« Nous ne voulons pas revivre France Télécom » : retour sur notre colloque consacré à la SNCF, au travail et à la concurrence
J’ai organisé à l’Assemblée nationale un colloque qui me tenait particulièrement à cœur. Comme beaucoup le savent, avant d’être député, j’ai été cheminot et responsable syndical. Ce que vivent aujourd’hui les travailleurs du rail, les inquiétudes qui traversent les métiers du ferroviaire, la souffrance au travail et les conséquences de l’ouverture à la concurrence, j’ai pu le vivre au plus près.
Avec mon équipe, nous avons voulu réunir parlementaires, syndicalistes, inspecteurs du travail, chercheurs, militants et acteurs du secteur pour mettre des mots sur ce qui se passe aujourd’hui à la SNCF, et plus largement dans le monde du travail. Derrière les réformes techniques et les discours sur la « modernisation », il y a des vies bouleversées, des métiers déstructurés et trop souvent des drames.
À travers ce colloque, nous avons rappelé une crainte forte : celle de revivre ce qu’il s’est passé à France Télécom ou à La Poste, avec des politiques managériales destructrices et une souffrance au travail devenue systémique. Je regrette encore à ce jour l’absence de nos dirigeants et en premier lieu celle du ministre des Transports qui n’a pas daigné prendre la peine de se déplacer.
La souffrance au travail devrait être un sujet pour l’ensemble de la représentation nationale !
Une « révolution ferroviaire » : un échec qui fragilise les cheminots
La première table ronde était consacrée à l’ouverture à la concurrence et à ses conséquences.

- Thierry Nier, le secrétaire général de la CGT Cheminots, est revenu sur le processus engagé de libéralisation du ferroviaire depuis les directives européennes et les réformes françaises de 2014 et 2018. Pendant des décennies, la SNCF formait un collectif de travail cohérent, où l’ensemble des métiers du rail participaient d’un même service public. Aujourd’hui, le découpage en filiales et sociétés anonymes alimente une perte de sens du travail, fragmente les collectifs et détruit l’unité salariale de l’entreprise.
Depuis 2020, les nouveaux recrutements se font sans statut « cheminot» et mènent à un constat inquiétant : hausse des burn-out, isolement des salariés, multiplication des restructurations et perte du lien collectif qui faisait la force du monde cheminot.

- Le secrétaire fédéral de Sud Rail, Fabien Villedieu, a dénoncé à son tour une privatisation menée « par morceaux ». Il souligne une multiplication des filiales pour arriver demain à près de 70 entreprises différentes! Or, tant d’entreprises c’est autant de statuts salariaux différents, avec à la clé une baisse des droits sociaux. Cette fragmentation crée un dumping social permanent : chaque filiale compare ses conditions de travail à celles du voisin pour tirer les droits vers le bas.
Les exemples évoqués parlent d’eux-mêmes : réduction des RTT, délocalisation des prises de service, remise en cause des repos ou des garanties collectives. Dans le même temps, les lignes les plus rentables sont ouvertes au privé tandis que la SNCF conserve les dessertes les moins lucratives mais indispensables à l’aménagement du territoire.

- Thomas Cavel, secrétaire général de la CFDT Cheminots, est lui revenu sur l’historique de la création de la SNCF, qui est en totale contradiction avec ce que portent les libéraux. L’histoire de cette entreprise permet de mieux comprendre les raisons de l’abandon d’un État stratège au détriment d’un État devenu actionnaire et surtout abandonnant son rôle d’organisateur des mobilités. Il a aussi appelé à une reconnaissance publique de ce qu’est le ferroviaire en soulignant qu’il est un outil démocratique qui permet une mobilité pour tous.
Une concurrence incompatible avec la transition écologique
Les échanges ont également porté sur les contradictions profondes entre la logique de concurrence et les objectifs climatiques.
- Chloé Petat, autrice et conseillère municipale déléguée au Transport et développement des mobilités douces, a rappelé que le fret ferroviaire représente aujourd’hui seulement 9 % du transport de marchandises en France, soit deux fois moins que la moyenne européenne. Pourtant, malgré les réformes successives, aucune amélioration significative n’a été obtenue.

Dans le même temps, les partisans de la concurrence mettent en avant une baisse des prix, un meilleur flux, et une meilleure qualité de service pour les usagers. Mais la réalité est tout autre ! Les exemples étrangers montrent même souvent l’inverse : explosion des tarifs au Royaume-Uni, retards massifs en Allemagne, concentration des opérateurs privés sur les lignes les plus rentables.
Tout cela pose aussi la question vitale de la desserte fine du territoire.
À l’heure de la concurrence, qui voudra encore desservir ces lignes non rentables ? Le train est un bien commun, jamais nous ne devons le voir comme une marchandise, soumise au loi du marché!
La souffrance au travail et les morts invisibles
La seconde table ronde a porté sur les accidents au travail, les suicides et les responsabilités institutionnelles.
- Le travail de recensement mené par Matthieu Lépine, professeur et spécialiste des morts au travail, a permis de rappeler une réalité souvent invisibilisée : les morts au travail ne sont pas des fatalités. Derrière chaque drame, il y a des choix organisationnels, des politiques de rentabilité et des insuffisances de prévention.
Les chiffres officiels sous-estiment largement la réalité, notamment parce que de nombreux accidents ne sont pas déclarés. La précarité, la sous-traitance et la peur des représailles poussent de nombreux travailleurs à se taire.

- L’inspecteur du travail et actuel député européen Anthony Smith a livré un témoignage particulièrement fort. Après vingt ans d’expérience, il a rappelé que la mort au travail est le résultat d’une chaîne de renoncements politiques et institutionnels. Il a aussi profité de son témoignage pour dénoncer les sous-déclarations d’accidents du travail pour ne pas souffrir de la pression hiérarchique. Les primes versées aux équipes qui ont le moins d’accidents signent le paroxysme de cette logique capitaliste. Au lieu de chercher les causes des accidents, on retourne la responsabilité vers les travailleurs, comme si finalement les morts au travail étaient la responsabilité des travailleurs eux-mêmes.
Les parallèles avec France Télécom ont été explicitement assumés : lorsque des organisations du travail sont construites autour d’objectifs financiers, au détriment des collectifs humains, la souffrance devient structurelle.
Reconstruire du collectif et redonner un cadre social commun et cohérent
Tout au long du colloque, une idée est revenue avec force : l’urgence de reconstruire du collectif. Toutes les personnes présentes ont insisté sur la nécessité de retrouver une unité, tant humaine que contractuelle, avec une convention collective unique et derrière un véritable État stratège pour donner un horizon au rail.
Ce colloque n’était pas un simple moment d’échanges universitaires ou techniques. C’était un moment de vérité sur l’état du ferroviaire français et sur les conséquences humaines des politiques menées depuis plusieurs années.
Nous avons évoqué les prochaines batailles parlementaires, notamment autour de la future loi-cadre sur les transports et de l’ouverture à la concurrence ! Je tiens à remercier particulièrement nos intervenants aussi bien syndicalistes que sociologues, sans oublier mes collègues, les députés Peio Dufau (SOC, Pyrénées-Atlantiques), Thomas Portes (LFI, Seine-Saint-Denis) et le député européen LFI/ The Left Anthony Smith. Ensemble, nous avons rappelé l’importance des mobilisations à venir, notamment celle du 10 juin.

Je garderai longtemps en mémoire les témoignages entendus lors de ce colloque. Derrière les chiffres, les restructurations et les réformes, il y a des femmes et des hommes qui font vivre le service public ferroviaire au quotidien. Leur engagement mérite mieux que le mépris, la fragmentation et la souffrance organisée.
Le ferroviaire est un bien commun. Un bien au service de l’intérêt général, des travailleurs et des usagers et jamais au service du capital.
Et nous continuerons à nous battre pour qu’il le reste !



