Ce qu’il s’est passé lors de la journée de mobilisation le 17 octobre, marquera des générations. Il ne s’agit pas seulement d’une date de plus dans le calendrier social, mais d’un moment où une colère trop longtemps ignorée a éclatée au grand jour. Une colère profonde, accumulée, nourrie par des années de mépris, de précarité et de promesses abandonnées.
Habituellement, tout mouvement social commence avec une réforme, une décision gouvernementale ou un événement particulier (comme ce fut le cas pour les gilets jaunes avec la hauss du prix du carburant qui venait de dépasser les 1€50). Mais le mouvement que nous connaissons aujourd’hui a une réalité tout autre : il est né de la rage intérieur de tous ceux qui « meurent de faim », de tous ceux qui n’arrivent plus à payer leur loyer, de tous ceux qui sont obligés de sauter des repas pour nourrir leurs enfants, de tous ceux qui n’en peuvent plus d’un système qui broie des vies.
Cette colère ne date pas d’hier. Elle est le résultat d’une accumulation de violences sociales, économiques et institutionnelles que des millions de personnes subissent quotidiennement, sans jamais avoir le sentiment d’être entendues.
Les Gilets jaunes n’ont jamais eu de réponse politique
Nous avions déjà vécu cette séquence avec les Gilets jaunes. Des femmes et des hommes qui font ce qui peuvent, et qui comptent chaque euro à la fin du mois. Ils ont occupé les ronds-points, manifesté, exprimé leur exaspération et exigé d’être entendus. Quelle réponse leur a été apportée ? La force plutôt que le dialogue, la répression plutôt que la justice, le mépris plutôt que la considération. Certaines mairies ont même refusé de diffuser leurs cahiers de doléances ! C’est notamment le cas de de Vigneux-sur-Seine, Montgeron et Brunoy.
Aucune réponse politique à la hauteur de cette colère n’a permis d’en traiter les causes profondes. Les difficultés matérielles ont persisté, les inégalités se sont aggravées et le sentiment d’abandon s’est renforcé. Nous savions donc que cette colère ne disparaîtrait pas. Nous savions aussi que, si rien ne changeait, la confrontation risquait de se durcir encore. Comment s’étonner, dès lors, que la situation sociale se soit aggravée ? Comment prétendre être surpris lorsque celles et ceux à qui l’on refuse des perspectives finissent par exprimer leur désespoir et leur révolte ?
Nous savions toutes et tous que la colère était toujours présente et qu’un jour elle allait ressurgir et ce, de manière bien plus violente.
La violence institutionnelle, mère de toutes les violences

« Il n’y a pas de pire hypocrisie que de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »
Hélder Câmara, évêque brésilien et figure de la lutte contre la pauvreté.
Hélder Câmara distinguait trois formes de violence.
La première est la violence institutionnelle.
Celle des salaires qui ne permettent plus de vivre dignement, des travailleurs qui s’épuisent, des services publics qui ferment, des hôpitaux qui manquent de moyens et des jeunes privés de perspectives. Celle d’un système qui protège les privilèges des plus riches tout en imposant toujours davantage de sacrifices à celles et ceux qui font vivre le pays.
Cette violence se dissimule souvent derrière la fatalité économique, la nécessité budgétaire ou la décision administrative. Pourtant, derrière chaque choix politique se trouvent des responsables, des intérêts et des conséquences humaines.
La deuxième est la violence de la révolte.
Elle naît lorsque l’injustice devient insupportable et que les voies institutionnelles semblent ne plus permettre de se faire entendre. Elle prend des formes diverses, de la grève à la manifestation, de la désobéissance civile à des expressions plus radicales.
Comprendre cette colère ne signifie pas justifier toutes les violences. Cela signifie refuser de traiter les conséquences sans s’attaquer aux causes. Une société qui n’écoute plus celles et ceux qui souffrent ne peut s’étonner de voir grandir la défiance et la contestation.

La troisième est la violence répressive.
Celle qui répond à la contestation par la force, cherche à faire taire plutôt qu’à entendre et réduit les revendications sociales à une question de maintien de l’ordre. Lorsque la réponse à la colère populaire consiste à réprimer, à intimider ou à disqualifier les contestataires, elle ne résout rien : elle aggrave la fracture entre les institutions et la population.
La police n’est pas au-dessus des lois, pas plus que les manifestants. Les violences commises doivent être examinées et sanctionnées dans le respect du droit. Mais le maintien de l’ordre ne saurait servir de prétexte pour évacuer les causes profondes des mobilisations ni porter atteinte au droit de manifester.
C’est là que se situe le piège politique :
ne regarder que les images de confrontation, condamner les débordements les plus visibles et détourner les yeux de la violence sociale qui les précède. S’indigner d’une vitrine brisée tout en restant indifférent aux vies brisées par la précarité. Exiger le calme de celles et ceux qui n’ont plus les moyens de vivre dignement sans jamais demander de comptes à ceux qui perpétuent les injustices.
La question n’est donc pas seulement de savoir comment rétablir l’ordre, mais quel ordre nous voulons défendre. Celui dans lequel les plus riches accumulent toujours davantage tandis que les autres se serrent la ceinture ? Celui où la contestation est suspecte et la colère populaire réduite à un problème de sécurité ? Ou celui d’une société dans laquelle chacune et chacun peut vivre dignement, accéder aux services publics, travailler sans être exploité et participer réellement aux décisions collectives ?
La paix sociale ne se décrète pas à coups de matraque. Elle se construit par la justice sociale, la démocratie, la dignité et le partage des richesses. Tant que l’on s’obstinera à réprimer les symptômes sans soigner les causes, on continuera à produire le désordre que l’on prétend combattre.
Quinze jours de mobilisation lycéenne avec pour seule réponse la matraque
Depuis plus de quinze jours, des lycéens se mobilisent, prennent la parole et occupent leurs établissements pour exprimer leurs inquiétudes et leurs revendications. Ils ne sont ni des figurants de la vie politique ni des enfants dont les préoccupations pourraient être balayées d’un revers de main. Ce sont des citoyens qui parlent de leur avenir et refusent de le voir décidé sans eux.
Pourtant, trop souvent, la réponse qui leur est apportée est celle de la répression et de l’infantilisation. Qu’est-ce qui pousse une jeunesse à se mobiliser durablement ? Quelles inquiétudes exprime-t-elle ? Pourquoi ses revendications ne sont-elles pas prises au sérieux avant que la situation ne se dégrade ?
Il faut du dialogue, de l’écoute et des actes. La force ne remplacera jamais une politique éducative ambitieuse ni des perspectives d’avenir crédibles. On ne peut pas reprocher aux jeunes de se désintéresser de la politique tout en méprisant celles et ceux qui choisissent de s’engager. On ne peut pas les appeler à devenir des citoyens responsables tout en leur signifiant que leur parole ne compte pas.

« C’est la faute à LFI ! »
Quand on n’assume pas son bilan, on cherche un coupable. Quand on n’a rien à répondre sur ses propres décisions, on accuse l’opposition. Cette mécanique est une diversion politique : détourner l’attention des responsabilités du pouvoir, désigner un ennemi intérieur et faire passer ceux qui contestent sa politique pour les responsables du chaos. À ceux qui reprennent cette thèse, posons une question simple : qui gouverne ? Qui décide ? Qui détient les leviers de l’État ? Qui doit rendre des comptes sur sa politique ?
La France insoumise ne gouverne pas le pays. Le gouvernement et ceux qui ont exercé le pouvoir, au niveau national comme au niveau local, ne peuvent pas se défausser indéfiniment sur l’opposition pour échapper à leurs responsabilités. L’heure des comptes a sonné.
Confondre les actes individuels, les mobilisations populaires et la responsabilité politique de l’opposition, ce n’est pas éclairer le débat : c’est l’instrumentaliser. En fabriquant un coupable politique, le pouvoir cherche à remplacer le débat sur ses choix par un procès permanent de ses opposants. L’article de Médiapart est d’ailleurs éclairant sur ce sujet et montre la fabrique du mensonge qui a été engagée par le gouvernement. La volonté de faire porter le chapeau à LFI montre un système tétanisé par ce que nous représentons à leur encontre. Mais au-delà de la seule question de la fabrique du mensonge, on ne peut pas et ne doit pas accepter, dans une démocratie, que l’on se serve des renseignements généraux pour écrire une autre histoire que celle de la vérité. C’est inacceptable et un véritable scandale d’État. Le gouvernement veut désigner des responsables ? Qu’il commence par assumer les siens.
Une rage qui ne vient pas de nulle part
Cette colère dépasse une réforme, un événement ou un gouvernement. Elle traduit un sentiment d’injustice grandissant : celui d’une République qui ne tient plus ses promesses pour une partie de la population. La République ne peut pas se résumer à ses institutions, à ses discours ou à ses cérémonies. Elle doit se mesurer à la réalité vécue par celles et ceux qui la font vivre : les travailleurs, les jeunes, les familles populaires et les habitants des quartiers et des territoires délaissés.
Quand certains peuvent faire entendre leur voix dans les couloirs du pouvoir tandis que d’autres doivent descendre dans la rue pour espérer être écoutés, c’est l’égalité républicaine elle-même qui est mise à l’épreuve. L’inflation, l’explosion des dépenses contraintes et la stagnation des salaires aggravent l’appauvrissement. Les classes populaires s’enfoncent dans la précarité, les classes moyennes décrochent et les travailleurs peinent toujours davantage à joindre les deux bouts. Les besoins les plus élémentaires pèsent lourdement sur les budgets. Travailler ne suffit plus pour vivre dignement.
Le danger serait de ne voir dans ces mobilisations qu’un désordre à contenir. Cette lecture permet peut-être de détourner momentanément l’attention, mais elle ne règle rien. Une colère que l’on refuse d’entendre ne disparaît pas : elle s’enracine.

La revanche de ceux que la République méprise
Le 17 octobre restera comme le symbole de cette confrontation entre une population qui réclame le droit de vivre dignement et un système politique incapable de lui apporter des réponses à la hauteur de ses attentes.
La revanche de celles et ceux que la République méprise ne doit pas être comprise comme une revanche contre la République elle-même. Elle est celle de citoyens qui veulent se réapproprier ses promesses : l’égalité, la dignité, la justice et le pouvoir de décider collectivement de leur avenir. Il ne s’agit ni de célébrer la violence ni de nier les difficultés que peuvent rencontrer les mobilisations. Il s’agit de comprendre ce qui les rend possibles et de s’attaquer aux injustices qui les alimentent. On ne peut pas indéfiniment demander aux mêmes de se serrer la ceinture, ignorer leur parole, puis s’étonner qu’ils se révoltent lorsqu’ils ne sont plus entendus.
La richesse produite par le travail de toutes et tous ne peut continuer à profiter principalement à une minorité. Il est temps d’augmenter les salaires, de protéger le pouvoir d’achat, de bloquer les prix des produits essentiels et de faire contribuer les plus fortunés à la solidarité nationale. Une société dans laquelle celles et ceux qui la font vivre s’appauvrissent pendant que les plus riches s’enrichissent est une société qui tourne le dos à la justice sociale.
La République ne retrouvera pas la confiance de celles et ceux qui s’en sentent exclus par des discours d’autorité ou par la multiplication des dispositifs répressifs. Elle la retrouvera en faisant vivre ses principes, en protégeant les plus fragiles et en apportant enfin des réponses politiques à celles et ceux qui n’en peuvent plus d’être méprisés. Le 17 octobre doit nous rappeler une vérité fondamentale : le problème premier n’est pas la colère populaire, mais les injustices qui la font naître et le refus persistant d’y répondre.
Combien de temps encore faudra-t-il que ceux que l’on n’écoute jamais se soulèvent pour que la République consente enfin à les entendre ?
La Gen Z veut tourner la page de ce monde
La jeunesse n’est pas seulement présente dans les mobilisations : elle en est l’une des forces motrices. Souvent caricaturée comme désengagée ou individualiste, la Gen Z démontre au contraire une conscience politique aiguë et une volonté de reprendre la main sur son avenir.
Dans les cortèges, les blocages et les mobilisations, ces jeunes rejettent un système qui leur impose la précarité, l’urgence écologique, les inégalités sociales et l’absence de perspectives. Leur colère exprime une aspiration plus profonde : celle d’en finir avec une époque. Ils ne veulent pas simplement corriger les dysfonctionnements de l’ordre établi, mais remettre en cause ses fondements, ses hiérarchies et ses promesses épuisées. Ils refusent de considérer comme inéluctable un modèle économique qui détruit le vivant, concentre les richesses et sacrifie les générations futures. Ils contestent également la confiscation du pouvoir par des élites politiques incapables de répondre aux urgences de leur temps.
Cette jeunesse ne réclame pas seulement une place dans le monde tel qu’il existe : elle aspire à le transformer. Ce qui s’exprime dans la rue, c’est le refus d’hériter d’un monde à bout de souffle et la volonté d’ouvrir une nouvelle séquence historique. Reste à faire de cette colère une force collective durable, capable de dépasser la contestation pour construire un autre avenir.
Le vieux monde se meurt, le nouveau cherche à naître. Nous sommes prêts à l’accueillir !




